Mouvement pour une Organisation Mondiale de l'Agriculture
momagri est un think tank présidé par Christian Pèes,  qui rassemble des responsables du monde agricole
et des personnalités d’horizons extérieurs (santé, développement, stratégie et défense,…).
Son objectif est de promouvoir une régulation des marchés agricoles en créant de nouveaux outils d’évaluation
(modèle économique, indicateurs,…) et en formulant des propositions pour une politique
agricole et alimentaire internationale.
Tribune


Le monde manquera-t-il de terres pour nourrir les hommes du 21eme siècle ?



Nahid Movahedi1, Guy Paillotin2 et André Neveu3

Académie d’Agriculture de France



Avec la croissance démographique, qui devrait mener la population mondiale à 9 milliards d’individus en 2050, il sera nécessaire, d’après les experts, de doubler la production agricole en volume. Mais comment ? C’est une question d’autant plus cruciale que dans les pays développés, certains experts s’inquiètent du fait que l’agriculture a atteint un seuil de performance, et que le monde compte encore plus d’un milliard de personnes qui souffrent de la faim.

Ce qui est certain, c’est que l’ampleur du défi appelle la mobilisation de tous les moyens à disposition : extension des surfaces cultivées, réduction des pertes, et surtout accroissement des rendements des cultures. Tout en mobilisant tous les acteurs, depuis les grands exploitants des pays développés comme ceux des pays en développement.

Une récente note de recherche de l’Académie d’Agriculture de France, rédigée par Nahid Movahedi, économiste rurale, Guy Paillotin, secrétaire perpétuel de l’Académie d’Agriculture de France, et André Neveu, membre de l’Académie d’Agriculture de France, s’est penchée sur les voies et les moyens pour accroître la production agricole mondiale à l’horizon 2050. Nous vous en recommandons la lecture car, au-delà du réel intérêt qu’elle présente pour dresser le point sur la situation actuelle et les voies qui s’offrent à nous, elle conclut sur la nécessité de mettre en place une nouvelle politique agricole, au niveau mondial, qui devra être impulsée par les organisations internationales compétentes et déclinée aux niveaux régional et local.

La rédaction de momagri



Le monde manquera-t-il de terres pour nourrir les hommes du 21eme siècle ?

Doubler la production agricole mondiale pour nourrir 9 milliards d’hommes et de femmes en 2050, tel est le défi que Jacques Diouf, Directeur général de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) vient de rappeler à Madrid en janvier dernier. Les hypothèses sous-jacentes à ce défi reposent sur des évolutions qui sont de trois ordres :
  • une perspective démographique difficilement contestable, sauf à imaginer un contrôle des naissances rapidement généralisé ou des catastrophes humanitaires dramatiques,

  • une augmentation « raisonnable » de la consommation de produits d’origine animale,

  • un accroissement modéré de la production d’agro-carburants sachant qu’environ 15 millions d’hectares leur sont affectés aujourd’hui dans le monde qui satisfont environ 2% des besoins en carburants et qu’il ne faudrait pas dépasser 70 à 100 millions d’hectares. Car, au-delà, le prélèvement sur les terres agricoles et en conséquence l’effet de levier sur les prix agricoles risquerait de devenir insupportable.
Sous ces réserves, doubler la production agricole en 2050 (soit un taux d’accroissement annuel de 1 à 2 % selon les productions) n’est pas inaccessible à condition de mobiliser tous les moyens humains et matériels disponibles et donc de réaliser de très importants investissements. Ceux-ci dépassent les possibilités propres des chefs d’exploitation privés et impliquent un engagement fort des États et des organisations internationales compétentes. Cette mobilisation générale doit conduire tout à la fois à :
  • préserver les sols agricoles dont l’extension future sera rapidement limitée,

  • réduire les risques de pertes de production,

  • augmenter très significativement les rendements des récoltes.
1. Les surfaces cultivables sont limitées

Selon la FAO, les terres cultivées couvrent actuellement 1 550 millions d’hectares dans le monde. 120 millions d’hectares (qui se situent surtout en Amérique du Sud et en Afrique) viendront encore s’y ajouter d’ici 2030 et, ensuite, plus rien. Les nouvelles mises en culture compenseraient alors tout juste les terres abandonnées (3,5 millions d’hectares par an) et celles qui seront affectées à l’urbanisation (2 millions d’hectares). Car les terres encore disponibles mais de bonne qualité se font rares, surtout si on veut protéger les grandes forêts tropicales bien utiles pour préserver l’équilibre climatique et la biodiversité.

Certes, il s’ajoute d’importantes surfaces en pâturage (3 460 millions d’hectares) mais dont la production unitaire est extrêmement faible et peu susceptible de s’accroître en raison d’un surpâturage fréquent.

Il faut également souligner que les disponibilités en terres cultivables varient énormément d’une région à l’autre, et qu’à trop raisonner en termes de moyennes mondiales on risque de passer à côté des vrais problèmes. Cette grande hétérogénéité que traduit le tableau I pose en réalité le problème de l’autonomie alimentaire de nombreux pays et de façon plus brutale de leur accès à l’alimentation.

Circonstance aggravante, 20% des superficies cultivées aujourd’hui, soit 300 millions d’hectares, sont gravement dégradées et leur fertilité décroît dangereusement. C’est le cas par exemple des sols du Sahel africain soumis à la sécheresse et à l’érosion éolienne ou des terres (mal) irriguées d’Asie centrale en voie de salinisation avancée. Certaines zones devront être abandonnées d’autant plus rapidement que les changements climatiques risquent d’accélérer leur dégradation.

La protection des sols constitue donc un impératif absolu si l’on veut éviter des catastrophes humanitaires. C’est aussi une priorité car tout hectare perdu l’est définitivement. Cette protection requiert, avant toute décision, de disposer d’une bonne connaissance du potentiel agronomique des différents sols et de leur fragilité.

2. La réduction des pertes de production

Les pertes sont loin d’être négligeables. Elles ont trois origines :
  • au niveau des cultures : ceci pose la question de la protection des plantes dans des pays qui n’ont pas les moyens de produire, d’acquérir ou de diffuser les produits phytosanitaires. Dans ces pays, il pourrait être profitable de vulgariser les techniques qu’utilise l’agriculture biologique,

  • les pertes après récolte atteignent 15%. Mais il s’agit d’une moyenne car si elles sont négligeables dans les pays industrialisés, elles peuvent être très élevées dans les pays les moins avancés. En effet, elles dépendent de multiples facteurs tels que les conditions de stockage ou de transport et de multiples acteurs qui dans ces pays sont très pénalisants,

  • dans les filières agroalimentaires et de distribution et c’est là plutôt le fait des pays développés. En effet le gaspillage de produits alimentaires y est fréquent et ceci à tous les échelons de la filière au point que la gestion des « déchets » devient de plus en plus problématique4.
3. L’accroissement des rendements

Quoiqu’il en soit, l’essentiel de l’accroissement de la production agricole reposera sur l’augmentation des rendements des cultures. Or ceux-ci varient considérablement d’une région à l’autre en fonction de la fertilité des sols et des conditions de production. Par exemple, pour les céréales les rendements vont de 1 à 4 entre l’Europe occidentale et l’Afrique subsaharienne (tableau II). Nous voulons dire par là que les réserves de productivité sont extrêmement variables d’un pays à l’autre.

Pour autant, l’augmentation des rendements passe nécessairement par :
  • des variétés de plantes plus productives que la recherche agronomique doit mettre à la disposition des agriculteurs. Or la recherche s’est portée jusqu’ici sur un petit nombre d’espèces comme le blé, le maïs ou le riz. Les cultures d’importance secondaire au plan mondial telles que le mil ou le sorgho et les tubercules qui constituent pourtant la base de l’alimentation de nombreuses populations n’ont pas fait l’objet de recherches très poussées. On observe en effet un facteur d’entraînement de la recherche vers ce qui est considéré comme significatif au niveau des marchés. C’est une question qui est posée à la gouvernance de la recherche publique internationale,

  • l’irrigation doit être développée quand elle est nécessaire et possible, sachant néanmoins que le coût des investissements dans ce domaine est considérable, les disponibilités en eau sont très mal réparties dans le monde et la concurrence entre les diverses utilisations fort rude. En outre, dans la perspective des changements climatiques à venir, les quantités disponibles pour l’activité agricole dans un certain nombre de pays seront amenées à se réduire. Les irrigants devront donc faire des économies substantielles dans la gestion de l’eau par exemple grâce au système du goutte-à-goutte ou à l’utilisation des eaux usées,

  • les apports d’engrais devront croître en proportion des rendements escomptés. Mais, pour les populations les plus pauvres, leur coût risque de s’avérer de plus en plus prohibitif. En effet, il faut environ une tonne d’équivalent pétrole pour produire une tonne d’engrais azoté,

  • la protection des cultures sans laquelle les dégâts des multiples prédateurs et les baisses de rendement dues aux mauvaises herbes resteraient considérables.
Les efforts dans ces différents domaines sont d’autant plus urgents que la croissance des rendements semble se tasser ces dernières années sans que l’on puisse encore en préciser les origines. Peut-être est-ce dû aux changements climatiques, même s’ils sont encore modestes ? Ce qui est certain, c’est que la mise en œuvre des techniques modernes est très délicate et peut avoir des conséquences graves sur l’environnement et la pérennité des résultats futurs. Il faut donc mettre au point et diffuser de nouvelles pratiques agricoles qui fassent plus appel à l’expérience des paysans acquise au fil des siècles. C’est en fait toute la finalité et l’organisation de la diffusion du progrès technique qui doit être repensée.

(…)

CONCLUSION

En 2050, l’alimentation des hommes dépendra encore et toujours de la bonne utilisation du territoire agricole. Or nous devons prendre conscience que nous vivons dans un monde où l’espace n’est pas infini. Il est donc primordial de préserver les terres cultivées contre les agressions de toutes natures auxquelles elles sont soumises: l’urbanisation qui les ampute chaque jour un peu plus, les mauvaises techniques agricoles et forestières qui les dégradent, les changements climatiques qui les menacent.

Il faudra aussi mobiliser l’ensemble des agriculteurs du monde, des chefs de grandes exploitations capitalistes qui approvisionnent les marchés internationaux aux centaines de millions de micro-exploitants de l’Asie ou de l’Afrique sub-saharienne qui assurent la survie de populations entières. Or il est très difficile sinon impossible de faire cohabiter harmonieusement sur un même marché mondial un ensemble aussi dissemblable. Des marchés régionaux doivent donc s’établir où les intervenants ont à peu près la même productivité et les mêmes prix de revient. C’est ce que l’Europe a organisé en son temps avec la Politique agricole commune (PAC). D’autres régions devraient s’en inspirer.

Néanmoins, on peut pronostiquer que l’insuffisance de terres disponibles et les inévitables difficultés pour accroître les rendements conduiront à une hausse des prix agricoles. Pour éviter des dérives insupportables, il sera nécessaire de faire des choix entre nourrir correctement l’ensemble des populations y compris les plus pauvres, continuer d’augmenter la consommation de viande, forte utilisatrice de céréales et de soja et produire massivement des agro-carburants (qui certes ne couvrent aujourd’hui 1% de la surface cultivée dans le monde) mais que l’augmentation annoncée du prix du pétrole risque d’encourager au-delà du raisonnable.

Une fois ces choix assumés, c’est par l’amélioration des techniques agronomiques et leur pérennisation que passera pour l’essentiel la nécessaire augmentation de la production agricole. Les gouvernements et les organisations internationales devront en faire leur priorité ce qui implique à la fois des investissements très importants dans le secteur agricole et un développement équilibré des différentes unités de production. S’il n’en est pas ainsi, il faudra s’attendre à voir se renouveler les émeutes de la faim dans les villes surpeuplées du tiers monde, à constater, impuissants, le défrichement des grands espaces forestiers encore préservés et à déplorer une pression foncière à l’origine de nombreuses dérives. On observe déjà une multiplication des opérations d’achat ou de location de terres dans les pays pauvres disposant encore de terres libres par des pays riches en dollars mais déficitaires en produits agricoles. Le monde s’engagerait alors dans une nouvelle forme de colonialisme agraire associée à une industrialisation accélérée de la production agricole. Ce serait aller à l’opposé d’une évolution harmonieuse de l’ensemble des sociétés rurales vers plus de bien- être.

Nous ne pouvons laisser l’agriculture mondiale se transformer de manière anarchique, c'est-à-dire en acceptant pour seule loi celle du profit. Car, ce serait laisser une grande partie de l’humanité courir à sa perte. Une politique agricole mondiale, bien relayée aux niveaux régional et local, doit donc se mettre en place dès aujourd’hui.

1 Economiste rurale
2 Secrétaire perpétuel de l’Académie d’Agriculture de France
3 Membre de l’Académie d’Agriculture de France
4 Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’un « gaspillage », les productions animales consomment une part très importante des productions végétales. Ceci doit cependant être croisé avec la nature des productions végétales et les besoins nutritionnels des populations.
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Paris, le dimanche 19 mai 2019